Les maîtres du temps



E.

Janvier 2021


temps


Adossé à la paroi boueuse, le nez rougit par le froid et les yeux perdus dans le vague,j’attends.

Dans cet univers de noirceur et de mort, il n’y a rien d’autre à faire que de laisser couler le temps. Et d’espérer.

Ici les jours s’écoulent lentement. Les secondes sont des heures et les minutes paraissent des mois.

Le temps semble être à l’arrêt, perdu quelque part entre les deux camps, enchevêtré dans les barbelés du no man’s land.

Pourtant, l’hiver nous a surpris, nous qui pensions que tout cela serait terminé au printemps dernier.

Il est tombé comme une nappe, recouvrant alliés et ennemis d’un blanc manteau. Entre les flocons et les rats, le temps prend son temps, il nous attend, terré dans sa tranchée, et s’amuse de nous voir nous déchirer, tous terrifiés et frigorifiés.

Il impose son silence, son silence de mort, qui nous pèse et nous effraie.

Le silence avant la tempête.

Bientôt, il y aura l’assaut. Il faudra sortir de l’ombre et se précipiter vers une mort certaine.

Bientôt, il y aura des traces de pas boueuses qui briseront cette couverture immaculée, et des gouttes rouges vifs sur le blanc pur.

Bientôt, il y aura la douleur et les cris, les éclairs de lumières et les barbelés tranchants.

Je profite de ces derniers instants. Pour une fois, je profite de cette lenteur, qui me rapproche petit à petit de la mort.






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On dit que le temps guérit toutes les douleurs.
Mais comment faire quand le temps prend son temps ?
Qu’il est un peu paresseux et qu’il s’étire, lentement, le matin au saut du lit.

Le temps est bien long, quand on attend quelque chose.
Quand on souffre silencieusement en attendant la guérison.
Ce temps, celui-là, qui lors de nos moments de joie semblait, petit farceur, avancer les aiguilles de la montre. Ce temps rieur qui faisait défiler notre jeunesse ne laissant derrière lui que des photos jaunies.

Aujourd’hui, le temps a mis sa tenue de deuil. Il défile lentement, sombre cortège, parmi les gens.
Aujourd’hui, le temps est en retard, il a loupé son réveil et il a le cafard. Il traine les pieds, fatigué, sans trop se dépêcher.

Mais je l’attends, moi, le temps. Le temps qui prend son temps, qui mets longtemps. Je l’attends. En pleurant. En priant, pour que bientôt, il vienne remplacer le trou béant que tu m’as laissé en partant. Car si le temps, bien trop souvent, se permet d’être l’invité qu’on attend, pour toi, il a décidé d’arriver en avance.



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